Histoire de famille

Uncle Bob était un grand fumeur et il chiquait aussi pas mal. En plus du cancer (opéré avec succès), il était atteint d’une maladie rare des poumons, qui lui avait valu de vivre ses dernières années à trimbaler une bouteille d’oxygène partout où il allait. Bob était un personnage hors du commun, le genre de personne dont on se souvient.

Il avait vécu un peu partout dans le monde, il se trouvait au Vietnam lors de la chute de Saigon, et il a sauvé une grande partie de la famille de ma tante (sa femme) en réussissant à les évacuer dans l’un des derniers hélicoptères fuyant l’ambassade des États-Unis.

La rumeur veut qu’il ait été un agent secret de la CIA

Uncle Bob voyageait pour son travail, et avec Aunt Lucie et Carol ils ont passé de nombreuses années en Turquie avant de rentrer aux États-Unis. Puis à un moment Uncle Bob était stationné à Aruba, et il se trouvait que j’étais en Floride, alors ils m’ont envoyé un billet d’avion pour passer un mois sur un caillou au milieu des Caraïbes (belles plages de sable fin, en passant). La première guerre du Golfe venait d’éclater et la télé était 24/24h sur CNN. Je me souviens qu’Uncle Bob devait normalement être basé au Koweit à ce moment-là, plutôt qu’à Aruba. Je ne sais pas s’il était soulagé ou frustré de ne pas y être. Il était ingénieur dans l’industrie pétrochimique. La rumeur veut qu’il ait été un agent secret de la CIA, mais nos fortes présomptions ne seront jamais corroborées.

Novembre 2007

La douleur de la disparition de Maman est toujours vive. Ça fait déjà plus d’un an qu’elle nous a quitté. J’ai acheté une paire de chaussures noires avant de m’envoler pour SeaTac et rejoindre Carol, Jim, Jo, Andy, Aunt Lucie, Aunt Agnès et Bà cố à Tacoma. Ce à quoi je ne m’attendais pas c’est que père aurait également fait tout le chemin depuis Houston pour l’enterrement d’Uncle Bob.

Après des funérailles émouvantes[1], toute la famille se rassemble chez Aunt Lucie. Père et moi nous trouvons face à face. Silence gêné. Une accolade. Quelques mots échangés en anglais. Ça commence par des mondanités, puis des banalités. Je bascule délibérément au français. Il le parle toujours aussi bien et aussi couramment. Il entreprend comme il l’a toujours fait de me donner des conseils sur la façon dont je dois mener ma vie.

Non seulement je n’ai pas attendu tes conseils pour construire ma propre vie (tu nous a quittés, tu nous a laissés sur le carreau, tu te souviens ?) mais en plus tes conseils c’est de la merde. Je ne veux pas que ma vie ressemble à la tienne, je ne veux pas devenir un trou-du-cul de première. J’ai ma fierté.

Quant au regroupement familial c’est la dernière chose au monde que je souhaiterais faire, tu peux pas savoir à quel point je m’en balance que mon frangin et moi soyions les seuls de la famille à ne pas avoir la nationalité américaine.

Je lui tourne le dos et m’éloigne.

Bà cố doit avoir 95 ans. 96 peut-être. Elle se tourne vers moi, surprise, et se demande qui je suis. Elle me dévisage pendant 10 longues secondes, puis soudain son visage s’éclaire. Elle pointe au-dessus de sa lèvre, à l’endroit de mon grain de beauté, et prononce mon nom en riant. J’étais encore très jeune quand Ông cố et Bà cố avaient passé un an en France avec nous, avant de rejoindre le reste de la famille sur la côte ouest. Bà cố nous gardait mon frère et moi après l’école. Les souvenirs sont flous mais ils sont chaleureux et rassurants.

Père s’approche. Il s’adresse à Bà cố en shanghaïen, sûrement pour s’enquérir des nouvelles familiales de ces dernières années. Bà cố comprend l’anglais et le vietnamien, mais elle ne les parle pas. Elle parle sa langue maternelle lorsqu’elle s’adresse à son petit-fils préféré, celui qu’elle a élevé à Shanghaï.

Décembre 2009

Le service se passe sans la personne que tout le monde attendait.

Je m’envole à nouveau pour Seattle, cette fois pour faire mes adieux à Bà cố, qui a tiré sa révérence. Je sais que j’y trouverai mon père. De tous ses petits-enfants, c’était lui le favori. Le plus gâté. Le plus pourri. Donc évidemment tout le monde s’attend à ce qu’il soit présent.

Tout le monde est dans le salon funéraire. Enfin, presque tout le monde. Le service va bientôt commencer, mais nous tentons de retarder la cérémonie au maximum. Au bout de 30 minutes d’attente il faut bien commencer. Le service se passe sans la personne que tout le monde attendait.

Il nous retrouve chez Aunt Lucie et prétexte qu’il s’était perdu, alors qu’il savait fort bien où nous devions nous rendre, et que nous nous sommes quittés la veille en nous y donnant rendez-vous. De plus je sais qu’il a un navigateur GPS.

Je suis en colère. Comment a-t-il pu nous faire ça ? Comment a-t-il pu faire ça à Bà cố ?


Quant à MT, ça fait des lustres qu’il a définitivement coupé les ponts avec père et ne veut plus rien avoir à faire avec tout ce qui touche de près ou de loin à sa famille. Au fil des années, ses seuls contacts avec les sœurs de père sont :

  • une courte visite d’Aunt Lucie, Uncle Bob et Carol en France alors que nous étions enfants – MT était trop jeune pour s’en souvenir je suppose
  • mon mariage, où Aunt Lucie et Aunt Agnès étaient arrivées directement de l’aéroport en jeans et baskets, quelques minutes avant que nous passions devant Monsieur le Maire. Peu importe la façon dont elles étaient habillées, le fait qu’elles soient venues était un énorme cadeau en soi. Père en revanche n’avait pas daigné se déplacer depuis l’Allemagne où il vivait à cette période. Pas assez important, ou trop loin, j’imagine. L’une des innombrables fois où je me suis senti déçu et trahi[2].
  • il y a six ans Aunt Lucie était venue nous rendre visite chez MT à Bangkok ; elle était à ce moment au Vietnam et en a profité pour faire un saut à Krung Thep où elle a également une amie

De mémoire ce sont les seules interaction qu’il ait jamais eu avec la famille paternelle, et parmi les cousins la seule qu’il ait rencontré est Carol, mais il était tout jeune à l’époque.


  1. Lors de la projection du diaporama je me rends compte que les années 80 n’ont pas été très tendres avec moi d’un point de vue vestimentaire.

  2. J’écrirai peut-être un jour sur la relation ambiguë que j’ai longtemps eue avec mon père : le dilemme du captif qui malgré les années d’abus et de tourments est lié par une dépendance aussi bien matérielle qu’affective, mélange de haine et d’amour. Syndrôme de Stockholm où la victime se prend de compassion pour son bourreau. C’est une situation très compliquée qu’il est difficile à comprendre et à dénouer. Je pense avoir fait des progrès sur ce chapitre mais je ne suis pas certain à 100% de ma réaction le jour où j’apprendrai sa disparition. Peut-être un mélange d’intense douleur et de tristesse, mais aussi un soulagement mêlé d’une certaine satisfaction. J’avoue n’en avoir aucune idée.